Rodrigo Sorogoyen est la tête de file de la nouvelle génération de réalisateurs espagnols, après celles de Buñuel et d'Almodovar. En duo avec la scénariste Isabel Peña, il s'est spécialisé dans les thrillers sur fond d'affaires politiques (Que Dios nos perdone, El reino), un peu à la façon d'un André Cayate ou d'un Yves Boisset. Avec As bestas, il signe son plus grand succès : César du meilleur film étranger en 2023, mais surtout 9 Goyas (l'équivalent espagnol des Césars ou des Oscars) sur 18 nominations, dont Meileur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario, Meilleur acteur ...
Le film
Le titre As bestas est du galicien pour Les bêtes. Mais Les bêtes dans ce qu'elles ont de plus brut, de plus rural, de plus sauvage. Las bestias, en espagnol. Pas Los animales. Très éloignés de l'allure survoltée de leurs autres films, Rodrigo Sorogoyen et Isabel Peña écrivent et réalisent ici un thriller rural qui évolue sous une tension sourde autour de la fracture entre deux mondes : d'un côté, un couple d'intellectuels parisiens qui ont tout quitté pour venir dans un petit village de Galice qui se dépeuple, pour y vivre de leurs cultures maréchères et reconstruire les maisons d'un hameau en ruine, dans le but d'en faire des gîtes, et d'y attirer des touristes recherchant la nature, et de l'autre, une famille de villageois attirés par un projet de constructions d'éoliennes sur leurs terres, qui leur permettrait, grâce à l'argent des indemintés, de quitter les terres sur lesquelles ils se fatiguent au travail depuis des décennies, et partir pour la ville. Cette méfiance du monde rural pour ceux qui viennent d'ailleurs, et qui peut parfois mener à une tension grandissante et au drame n'est pas sans rappeler des films comme Délivrance ou Les chiens de paille.
Le contexte
Le film est inspiré d'une histoire réelle qui s'est passée en Galice en 2010. Le meurtre du mari d'un couple de Hollandais installés en Galice, par deux frères d'une famille voisine. Le réalisateur et la scénariste sont partis de ce fait divers, mais n'ont pas voulu se limiter à un documentaire judiciare comme il en fleurit tellement à la télévision. Ils ont gardé la trame, mais ont changé la raison de la discorde et la nationalité du couple venu s'installer dans ce village de Galice. Mais la seconde partie du film conserve un aspect important relatif aux faits réels : l'épouse de l'homme abattu décide de ne pas céder aux menaces et reste sur place en continuant ses activités maréchères.
Le documentaire qui décrit la genèse du film, l'élaboration de son scénario, les interviews des protagonistes expliquent bien tout cela. Il décrit aussi les lieux de tournage, qui n'étaient pas en Galice, mais dans les montagnes de la province du León, plus exactement dans le comarque (une communauté de communes) du Bierzo, dans la réserve de biosphère séparée de la Galice par la crête de la Sierra de Los Ancares. On est au milieu de ces montagnes qui ont connu en masse l'exode rural.
Le titre
La façon dont Rodrigo Sorogoyen et Isabel Peña imaginent le meurtre est de fait particulièrement bestial. Il est exécuté à mains nues. La victime, malgré sa corpulence et sa force, est poussée au sol par les deux meutriers et meurt par étouffement. Toute la gestuelle de la scène évoque une tradition rituelle de Galice, sorte de passage initiatique pour les jeunes hommes, la Rapa das Bestas (litt: le tonte des bêtes). La Galice est le seul territoire espagnol où il y a encore des chevaux en liberté, à l'état sauvage. Chaque année,les habitants de certains villages se réunissent et partent dans la montagne pour rassembler les chevaux et les conduire vers un enclos, le curro. Là, les aloitadores, par groupes de trois, les imobilisent uniquement par la force des bras, pour les marquer, éventuellement les soigner, et leur tondre la crinière. Les crins étaient autrefois recherchés pour la fabrication de cordes. Ils sont ensuite relachés. La tradition est particulièrement vive Sabucedo dans la province de Pontevedra, où le curro est carrément une arène. Des centaines de personnes viennent chaque année de toute l'Espagne pour assister à cet événement.
Les Galiciens disent être particulièrement attachés à leurs chevaux sauvages. D'autant que leur nombre diminue de façon régulière. Mais je ne peux pas comprendre pourquoi cela s'accompagne d'une telle sauvagerie. Ce soi-disant attachement aux bêtes exprimé via spectacles et traditions brutaux et sanglants, comme les courses de vachettes de Camargue et surtout la tauromachie est quand même propre à l'Espagne et à certaines régions du sud de la France comme le Gard et la Camargue. Une telle cruauté totalement inutile me laisse pantois.
La toute première scène du film voit les trois protagonistes se livrer à une rapa das bestas. Et un peu avant son assassinat, l'étranger voit défiler devant lui un troupeau de chevaux sauvages, comme une sorte de présage.


