Corbiere revolution amfis2021

 

Cette "conférence d'Alexis Corbière" ne défend absolument pas la Révolution française. Ce n'est qu'une harangue à la gloire, des plus discutables, de Robespierre, pour arriver, comme c'est l'habitude chez LFI, à démolir l'ensemble des autres courants politiques français de gauche. Après le début de la seconde partie de la Révolution (après le 10 août 1792) Robespierre, qui avait mis en place, ainsi que d'autres, des réformes éminemment démocratiques, est devenu un tyran sanguinaire, guillotinant tous ses opposants et a été, bien avant Bonaparte, le "fossoyeur de la République". Nous y reviendrons. Mais commençons l'analyse des propos fallacieux, des omissions très certainement volontaires, bref du révisonnisme d'un homme qui a décroché une licence d'histoire, et qui, à ce titre, devrait faire montre de rigueur absolue dans son analyse, et de surcroit citer ses sources. Rien de tout cela !

Alors, commençons par le plus énorme. À lui seul il devrait suffire à décridibiliser tout le discours de ce cuistre : à 40 min 40 sec, Corbière clame sans vergogne que le Club de l'Hôtel Massiac, qui effectivement défendait l'esclavage, était constitué des Girondins. Quelle honte ! Il n'y avait AUCUN Girondin dans ce Club Massiac. Au contraire, c'était Brissot, le chef de file des Girondins (d'ailleurs, à l'époque, on disait "les Brissotins". Il faudra attendre Lamartine au XIXe siècle pour fixer le vocable de "Girondins" dans la langue française), qui a fondé la Société des Amis des Noirs, auquel ont adhéré des anti-esclavagiqtes notoires comme l'abbé Henri Grégoire et Nicolas de Condorcet, et auquel Olympe de Gouges aurait bien voulu adhérer également si les cotisations n'étaient pas trop élevées pour sa bourse. Mais la société était ouverte aux femmes, et elle en fréquentait les membres autant que possible. Olympe de Gouges , on en reparlera ! Robespierre, lui, n'a jamais fait partie de la Société des Amis des Noirs, bien que, c'est une évidence, il était également contre l'esclavage. Mais le défendre en trompant l'auditoire en affirmant que Brissot et Condorcet était dans l'autre camp, c'est piétiner la vérité historique. Et en outre, Condorcet contribue à la nomination des deux représentants envoyés à Saint-Domingue, Léger-Félicité Sonthonax et Étienne Polverel. Il faut lire la biographie de Condorcet par Elisabeth et Robert Badinter, les Badinter qui volaient bien plus haut que ces pitres de Corbière et de Mélenchon, qui n'ont aucun scrupule à mentir pour galvaniser leurs troupes de pieds nickelés.

Et puisqu'on a parlé d'Olympe de Gouges, Robespierre était profondément anti-féministe. Comme d'ailleurs la grande majorité des hommes politiques de l'époque. Robespierre comme le dit Corbière, était en faveur du suffrage universel. Mais du suffrage universel masculin uniquement. Condorcet également fut très tôt en faveur du suffrage universel. Mais il fut l'un des seuls a militer pour l'égalité des droits des femmes, à l'Assemblée comme à la Convention. Le Montagnard Gilbert Romme, le mentor d'Anne-Josèphe Terwagne, le fut aussi, mais il fit beaucoup moins entendre sa voix car il appartenait à une mouvance, qui sur ce point était totalement rétrograde et considérait encore que la place de la femme était au foyer. Gilbert Romme qui comme Condorcet d'ailleurs, milita pour l'instruction publique pour tous, qui ne fut pas inquiété le 9 Thermidor An II, qui sera des derniers Montagnards luttant contre la réaction thermidorienne, ce qui conduira à sa condamnation à mort le 29 Prairial An III (17 juin 1795) avec cinq de ses amis. Goujon et lui préféreront le suicide au poignard plutôt que l'échafaud.

Parmi les femmes révolutionnaires, Corbière en cite trois (si on excepte Charlotte Corday) : Louise Reine Audu, dite Reine Audu, la marchande de fruits et légumes des halles, qui fut une révolutionnaire combative, parmi les meneuses du peuple de Paris qui partit pour Versailles demander du pain et exiger du Roi qu'il abandonne Versailles et s'installe au Palais des Tuileries (à cette occasion d'ailleurs, l'Assemblée constituante, qui siégeait à Versailles se déplacera aussi aux Tuileries). On retrouve très probablement aussi Reine Audu parmi les insurgés qui ont pris les Tuileries d'assaut le 10 août 1792. Mais si on ne peut nier que Reine Audu fut une révolutionnaire fervente, elle ne fut jamais une militante des droits des femmes.
Il cite également Claire Lacombe et Pauline Léon. Ces femmes sont parmi celles qui ont compté dans ces années révolutionnaires. Elles participaient aux assemblées des Jacobins, assistaient fréquemment aux séances de l'Assemblée, militaient pour que les femmes puissent être armées et créèrent un des premiers clubs de femmes, la Société des républicaines révolutionnaires, qui fut dissout par la Convention, en même temps que la parution du décret interdisant toute réunions féminines, le 30 octobre 1793 (9 Brumaire An II), sur proposition du très misogyne Jean-Baptiste André Amar, Montagnard membre du Comité de sûreté générale. Pour éviter toute poursuite en cette période de Terreur pendant laquelle la bande à Robespierre guillotinait la majorité de leurs opposants politiques, elles préférèrent écrire au Comité de Salut Public qu'elles promettaient de ne plus jamais s'occuper de politique, et de bien s'occuper de leurs foyers. On n'entendit plus jamais parler d'elles.

Et Etta Palm d'Aelders, et Olympe de Gouges, et Anne-Josèphe Terwagne (affublée de ce sobriquet ridicule de Théroigne de Méricourt), elles n'ont pas existé ? N'ont-elle pas elles vraiment mouillé leurs robes pour les droits civils et politiques des femmes ? Pourquoi ne pas les citer ? Étaient-elles trop près de Condorcet ou des Girondins pour que leur évocation soit contre-productrice dans une apologie de Robespierre ? Cela saute aux yeux. C'est là encore une des évidences du révisionnisme par omission volontaire d'Alexis Corbière.
Rappelons qui elles furent et quel fut leur destin, sans vouloir refaire ici un travail biographique exhaustif, mais en citant une référence biographique parmi de nombreuses autres sur ces trois femmes illustres, honnies de Robespierre.

Etta Palm d'Aelders, citoyenne des Provinces-Unies (actuels Pays-Bas). Elle descend à Paris en 1773. Très intéressée par la politique et le rôle des femmes dans la société, c’est une membre active du Cercle Social, aussi appelé Confédération des Amis de la Vérité, le premier club politique à autoriser la pleine adhésion des femmes. Elle appelle à de vastes changements, notamment à la reconnaissance que « la justice doit être la première vertu des hommes libres et la justice demande que les loix soient communes à tous les êtres, comme l’air et le soleil ; et cependant partout, les loix sont en faveur des hommes aux dépens des femmes, parce que partout le pouvoir est en vos mains  ». En mars 1791, une section exclusivement féminine de la Confédération est créée : la Confédération des Amies de la Vérité, dont la toute première présidente élue est Etta Palm d’Aelders. La section féminine Les Amies lutte pour des causes politiques touchant les femmes françaises, notamment la suppression de la primogéniture masculine et la mise en place de mesures contre les violences conjugales, mais aussi pour des œuvres caritatives comme la fondation de nurseries et de dispensaires . En 1791, Etta Palm publie une critique de l’Assemblée Constituante au nom du Cercle Social, à la suite d’une loi proposée par le Comité constitutionnel qui interdirait aux femmes la poursuite en justice de leur mari adultérin, et permettrait la restitution de la dot au mari . Dès le début de la République, elle est de plus en plus menacée, notamment à cause de ses relations ambigües avec le Roi de Prusse et par la montée de la violence à Paris, alimentée principalement par certains parlementaires montagnards tels que Marat. Elle rentre à La Haye en octobre 1792, où elle continuera à militer pour les droits des femmes, mais ne remettra plus les pieds à Paris. (Annales historiques de la Révolution française, 2023/1 N° 411, Féminismes en Europe, Etta Palm d’Aelders et la citoyenneté transnationale, 1788-1798, Samantha Sint Nicolaas, pp 99 à 122).

Marie Gouze, dite Olympe de Gouges, originaire de Montauban, où elle se marie à 17 ans avec un boucher local. Elle a un fils, Pierre Aubry, qui la reniera plus tard pour échapper à la guillotine. Son mari meurt après quelques années de mariage et elle monte à Paris. Étant vraisemblablement la fille naturelle de son précepteur et homme de lettre Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, les salons littéraires parisiens lui sont assez facilement ouverts. Elle se met à l'écriture de pièces de théâtre, dont sa première, datant de 1782, est une critique de l'esclavage des Noirs et une attaque des milieux anti-abolitionnistes, alors que le jeune Robespierre vient tout juste de décrocher son diplôme d'avocat et entre au Conseil provincial d'Artois (elle en écrira une seconde en 1790). Elle manifeste donc des idées anti-esclavagistes bien avant que Robespierre manifeste les siennes à l'Assemblée constituante en 1789.
Olympe embrasse immédiatement les idées révolutionnaire, et pendant la première phase de la Révolution, elle admire Robespierre et partage ses idées progressistes : l'abolition de l'esclavage, l'égalité des droits, le suffrage universel et (curieusement pour cet homme qui fera exécuter des hommes et femmes par centaines) l'opposition à la peine de mort. À ce titre d'ailleurs, elle affichera son opposition à l'exécution de Louis XVI, et ira même jusqu'à proposer d'assister Malesherbes dans la défense du Roi. Malesherbes, celui-là même qui, en tant que chef de la censure de Louis XV, permettra la publication de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Il finira sur l'échafaud, le 22 avril 1794, ainsi que toute sa famille, comme tous ceux qui n'avaient pas l'heur de plaire à Robespierre. Car entretemps, il y a eu le 10 août 1792, l'assaut des Tuileries et la chute de la monarchie, date qui marque le début de la seconde partie de la Révolution. Et surtout les massacres de septembre 1792, du 2 au 7 septembre, par une foule effrayée par l'avancée des troupes austro-prussienne et exaltée par quelques politiciens opportunistes pendant cette période de vide politique. Jean-Paul Marat fut le plus exécrable d'entre ces politiciens. Dès le 3 septembre il écrit qu'il faut poursuivre ces massacres, non seulement à Paris, mais aussi en province. Les nobles et le clergé emprisonnés étaient visés, mais plus de la moitié des emprisonnés étaient des droits communs, et la populace excitée ne fera pas la différence. Olympe comme bien d'autres est outrée par ces massacres. Elle surnommera Marat « l'avorton de l'humanité ». Coirbière dit dans sa harangue que Marat était journaliste. Je veux bien, moi. Il avait effectivement un journal « l'Ami du Peuple », mais de nombreux politiciens tenaient un journal. Il n'y avait pas le X d'Elon Musk à l'époque pour communiquer son avis à ses contemporains, dans la plus grande urgence et en réfléchissant après coup. Marat était médecin et se livrait à des expériences de physique. Il n'était en fait pas plus médecin que moi, car il a obtenu son diplôme de l'Université de Saint-Andrew en Écosse, sur simple recommendation de deux médecins écossais, sans jamais suivre aucun cours. Quant à la physique, il s'intéressait à des expériences sur l'électricité et la lumière. Benjamin Franklin, alors premier représentant diplomatique des jeunes États-Unis en France dira de lui qu'il était un asez bon expérimentateur mais qu'il était totalement incapable de tirer la moindre conclusion théorique de ses expériences. Bref, c'était un médiocre.

Mais Olympe de Gouges est avant tout connue pour s'être offusquée de la parution, au début de la Révolution, de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Pas de son contenu et de ses idées novatrices, auxquelles elle applaudissait, mais parce que ce texte excluait plus de la moitié du peuple de France. Déjà, le système de vote était encore censitaire. Mais surtout, cette déclaration ne concernait que les hommes. Les moeurs étaient ainsi. Elles le furent d'ailleurs encore pendant un siècle et demi après cette Révolution qui ne révolutionna finalement pas grand chose, quoi qu'on en dise. Les femmes étaient encore et toujours reléguées dans leur rôle de servante du foyer et dans l'enfantement de la progéniture, masculine de préférence. Des députés comme Amar, Fabre d'Églantine et même Robespierre lui-même, étaient de fieffés misogynes. Seul Condorcet militait ouvertement pour les droits civils et politiques des femmes. Mais aucun autre de ces messiurs de l'Assemblée, puis de la Convention n'approchait l'intelligence et l'ouverture d'esprit de Condorcet. Les Badinter eux ne s'y sont pas trompés. Et qu'est Mélenchon à côté des Badinter, Mélenchon dont l'étroitesse d'esprit l'empêche de comprendre le fonctionnement et l'utilité d'un vaccin ?

Olympe reprit donc point par point tous les articles de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et écrivit en parallèle la Déclaration des Doits des Femmes et de la Citoyenne. Elle l'adresse à Marie-Antoinette; nous sommes encore en 1791 sous une monarchie constitutionnelle. La Reine est encore donc la première dame de France et elle espère ainsi avoir le maximum de chances de voir son texte débattu. Il n'en sera évidemment rien. Tout au mieux sera-t-il ignoré ou voué aux risées de ces Messieurs les Représentants d'une partie du peuple. Mais au pire, il sera sujet aux quolibets et aux invectives de la populace parisienne, femmes et hommes confondus, qui la prieront de rentrer dans le rang. Il n'empêche, un siècle et demi plus tard, on l'a redécouvert, notamment grâce aux travaux de d'Olivier Blanc et de Benoite Groult, et par ce texte elle est assurément la première féministe de notre époque contemporaine. La phrase la plus audacieuse est celle de l'article 10 sur les libertés d'opinions :« La femme a le droit de monter à l'échafaud, elle doit aussi avoir celui de monter à la Tribune ». Prémonitoire.

Olympe de Gouges ne s'est pas faite connaître uniquement pour sa Déclaration des Droits des Femmes et de la Citoyenne. Elle s'est manifestée à de très nombreuses reprises pour ses combats pour les droits des minorités, notamment par l'affichage de « plaquards », textes publics militant pour des idées ou contre des décisions de l'exécutif. On l'a dit, elle se mit à détester Marat après les massacres de septembre, elle ne cessera de protester contre l'évolution de Robespierre vers la dictature. Elle sera proche de Condorcet et de son épouse Sophie de Grouchy (soeur du futur maréchal qui s'est fait gruger à Wavre, permettant à Blücher de venir soutenir Wellington sur son flanc gauche à Waterloo). Elle soutiendra aussi Danton, car c'est réellement lui, par ses discours, qui convaincra le Comité de Salut Public de bloquer le prix des denrées indispensables comme le pain. Et ce furent aussi lui et Condorcet qui tentèrent tout pour rapprocher les Montagnards et les Girondins. Condorcet avait siégé avec les Girondins, notamment parce qu'il partageait leurs idées sur le fédéralisme, mais il était par contre très réticent par rapport à la guerre. Si bien qu'il finit par siéger à part des Girondins.

Dégoutée, horrifiée par le système odieux de la Terreur instauré par le Comité de Salut Public et le Comité de Sureté Générale, emmenés par Robespierre, Saint-Just et Couthon, qui ont à leur actif des milliers de morts pour raisons politiques, Olympe estime qu'il est plus que temps de rendre la parole au peuple, et elle publie le 19 juillet 1793 le pamphlet politique « Les Trois Urnes » qu'elle fait plaquarder dans les rues de Paris. Elle propose aux citoyens de choisir entre une république une et indivisible (soutenue par les Montagnards), une république fédéraliste (soutenue par les Girondins) et pour être complète, la monarchie constitutionnelle. Hé oui, Messieurs les Censeurs, malgré l'exécution de Louis XVI, beaucoup de Français restaient encore en faveur de la monarchie, et il faut compter avec eux. La meilleure preuve est qu'au cours de la période du Directoire (1795-1799), période ultra-corrompue, où les coups d'état se succèdent, la Chambre des Cinq-Cents finira par être majoritairement monarchique. Ce qui a conduit Sieyès, alors un des cinq membres du Directoire à vouloir mettre fin au système par coup d'état. Pour se faire, il lui faudra un bras armé. Il optera pour un jeune général revenu vainqueur d'Égypte, pensant qu'il pourra ensuite facilement s'en débarasser. On connaît la suite ... Non, Bonaparte ne fut pas le fossoyeur de la Révolution. Robespierre l'a été bien avant lui.

Mais en attendant, oser suggérer un retour à la monarchie était pour le régime dictatorial en place, un crime inadmissible, mais aussi, elle devenait trop dangereuse pour le tyran. Olympe de Gouges fut rapidement arrêtée. Son procès eu lieu le 2 novembre 1793, deux jours après l'exécution de 20 Girondins, et est condamnée à mort pour délit d'opinions, au cours d'un procès expéditif sans l'assistance d'un avocat. Elle est exécutée le lendemain 3 novembre. Elle est la troisième femme guillotinée en France, après Charlotte Corday et Marie-Antoinette.

« Ces destinées étouffées, ces voix réduites au silence, ces aventures inconnues ou mort-nées, ces talents avortés, commencent aujourd’hui enfin à resurgir de l’ombre et leurs héroïnes à s’installer au Panthéon de nos gloires. Et parmi elles, une des plus oubliées et qui pourtant, plus que toute autre, mérite la reconnaissance des femmes : Olympe de Gouges. Parce qu’elle a été la première en France, en 1791, à formuler une « Déclaration des droits de la femme » qui pose dans toutes ses conséquences le principe de l’égalité des deux sexes. Parce qu’elle a été la première « féministe » à comprendre, bien avant que ces mots en -isme n’existent, que le sexisme n’était qu’une des variantes du racisme, et à s’élever à la fois contre l’oppression des femmes et contre l’esclavage des Noirs. Parce qu’elle a osé revendiquer toutes les libertés, y compris sexuelle ; réclamer le droit au divorce et à l’union libre ; défendre les filles-mères et les enfants bâtards, comprenant que la conquête des droits civiques ne serait qu’un leurre si l’on ne s’attaquait pas en même temps au droit patriarcal. Enfin parce qu’elle a payé de sa vie sa fidélité à un idéal. En lui tranchant la tête, en 1793, les révolutionnaires de la Terreur accomplissaient un acte symbolique : avec sa tête allaient tomber également ses idées féministes, ses utopies souvent prophétiques, que l’on attribuera à d’autres, et disparaître ses écrits innombrables, pièces de théâtre, mémoires, manifestes politiques, romans, détruits ou enfouis dans l’Enfer des bibliothèques, et que personne ne se souciera de publier pendant deux siècles. Selon la formule imaginée de Monique Piettre (La condition féminine à travers les âges, 1975), bien des femmes en cette fin du XVIIIe siècle étaient passées « de l’éventail à l’échafaud », mais bien peu l’avaient fait comme Olympe de Gouges, avec autant de lucidité et de passion à la fois et sans jamais rien céder sur ses principes. »
 
Benoîte Groult, Ainsi soit Olympe de Gouges: La déclaration des droits de la femme et autres textes politiques. Introduction : La Première Féministe Moderne. Grasset, 9 janvier 2013.

 

Et ma payse ? Anne-Josèphe Terwagne, affublée pour toujours en France, même par les Républicains du sobriquet de Théroigne de Méricourt ? Théroigne, va encore. Cela témoigne simplement du fait que les Français ne savent pas comment prononcer la lettre "w" et qu'il leur faut remplacer le son "wa" par "oi". Mais "de Méricourt" ? Ce sont les ultra-royalistes qui lui ont ajouté cette particule, par moquerie et par cruauté. "Méricourt" est une déformation d'une bêtise incommensurable du nom du village de Marcourt où elle est née, au sein des Ardennes belges, près de La Roche-en-Ardennes, qui faisait alors partie de la Principauté de Liège. De là viendra un de ses surnoms, "La Belle Liégeoise". Loin d'être nobles, ses parents étaient des laboureurs aisés, propriétaires de leurs terres. Anne-Josèphe nait en 1762. Elle aura deux frères cadets. Mais elle perd sa mère à l'âge de 5 ans. Elle aura une enfance très mouvementée, car son père la place d'abord à Liège chez une tante avec qui elle ne s'entend pas, puis dans un couvent, puis devient vachère à Sougné-Remouchamps, là où je passe moi-même mes mois d'hiver. Elle retourne enfin chez son père qui a déménagé dans son village natal de Xhoris, où il s'est remarié. Elle ne s'entend pas plus avec sa belle-mère qui lui fait faire tous les travaux domestiques. Elle fait enfin la connaissance à 17 ans d'une bourgeoise anversoise d'origine anglaise dont elle devient la dame de compagnie, et qui lui apprend à lire, écrire et chanter. Attirée par le chant, elle s'y essaie à Paris puis à Londres. Elle y fait la connaissance d'un jeune dandy qui lui fait une fille puis la délaisse. Sa fille mourra malheureusement en bas âge, de la variole, en 1788. Elle repart pour Paris et l'Italie, toujours dans l'espoir de devenir cantatrice, malgré ses faibles dons pour le chant. Un vieux protecteur parisien lui offrira une pension à vie qui lui procurera un certain confort par après. En Italie, elle rencontre un castrat qui prétend pouvoir parfaire son éducation musicale, ainsi que quelques hommes riches. Il faut dire qu'Anne-Josèphe est jolie et est une proie facile. Mais elle y sera contaminée par la syphilis, ce qui aura des conséquences désastreuses sur sa fin de vie. 

C'est pendant son séjour en Italie qu'elle entend parler des événements qui débutent à Paris. Immédiatement attirée par les idées nouvelles et par les idéaux de liberté et d'égalité, elle file à Versailles dès le mois d'août 1789 pour assister à tous les travaux de l'Assemblée constituante. Elle y est le 21 août quand y est lue la Déclaration des Droits. Mais contrairement à ce qui a été souvent dit, elle ne fait pas partie de la troupe de femmes qui, menées par Reine Audu, montent à Versailles les 5 et 6 septembre, et forcent Louis XVI à déménager aux Tuileries. Pendant ce temps, Anne-Josèphe assiste aux séances de l'Assemblée constituante. Son assiduité l'amènera fatalement à cotoyer des députés. Brissot, Camille Desmoulins, Sieyès seront du nombre. Ainsi que Gilbert Romme, qui se rattachera à la Montagne, mais restera un Montagnard modéré. Gilbert Romme, un érudit, un mathématicien, qui sera entre autres celui qui organisera les mois et les jours du calendrier révolutionnaire. Il l'a prendra sous son aile, elle qui ne comprend pas encore grand chose aux affaires publiques et à la politique. Il sera son mentor. Avec lui, elle crée la Société des Amis de la Loi. Comme Olympe de Gouges, Etta Palm et Condorcet, elle soutient la création de clubs mixtes. Elle devient la cible des anti-révolutionnaires royalistes, notamment du pamphlétaire François-Louis Suleau. Fin 1790, Reine Audu est arrêtée suite à la montée sur Versailles des 5 et 6 octobre 1789. Anne-Josèphe est aussi citée à comparaître, bien qu'elle n'y ait pas participé malgré la rumeur. Craignant l'arrestation, elle quitte Paris et retrouve ses Ardennes. Mais des royalistes français la dénonce aux Autrichiens, et elle est arrêtée et emprisonnée au château de Kufstein en Autriche. On la prend pour une espionne française, mais elle y a droit à un interrogatoire détaillé et des plus corrects par le conseiller De Blanc. Il apprend très vite que contrairement à ce qu'on lui a affirmé, elle est Belge et non pas Française et n'a commis aucun acte d'espionnage. En tant que Belge, elle est donc une citoyenne d'un territoire appartenant à l'Autriche. Il parle en sa faveur à l'Empereur Léopold II, lequel la libère, et en 1792, elle est de retour à Paris. Les choses ont changé durant son absence. La révolution se durcit. La Prusse et l'Autriche du nouvel empereur François Ier, fils de Léopold, menacent les frontières.

Dans sa phase hivernale de 1792, la Révolution que retrouve Théroigne n’est plus la même que celle qu’elle a quittée à l’automne 1790. Notre héroïne avait connu l’époque glorieuse de la Constituante où l’esprit des Lumières semblait à l’abri du vent de la discorde. En ce temps-là, une voix unique s’élevait contre la tyrannie pour abolir les préjugés et vaincre l’oppression. Mais en janvier 1792, la Révolution a changé de visage ; le désordre règne chez les patriotes, l’élan unitaire s’est brisé et les factions se déchirent. Jacobins contre Jacobins, robespierristes contre brissotins, Feuillants contre républicains : la patrie est en danger de guerre civile.

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Dans le camp des patriotes, Brissot se fait le champion de la lutte hors des frontières. Selon lui, elle permettra de dévoiler les trahisons du roi et d’en finir avec la monarchie. Et puis, la guerre lui semble nécessaire pour étendre l’esprit de la Révolution à tous les peuples d’Europe. Le 16 décembre, dans un beau mouvement d’éloquence, il s’écrie : « Un peuple qui a conquis la liberté après dix siècles d’esclavage a besoin de guerre. Il faut la guerre pour la consolider. Il la faut pour la purger des vices du despotisme. Il la faut pour faire disparaître de son sein les hommes qui pourraient la corrompre. » Seul, Robespierre voit juste et loin. Il s’oppose farouchement à la guerre. À ses yeux, elle est néfaste sur tous les plans. La victoire conduirait la France au césarisme et la défaite rétablirait l’Ancien Régime. Dans les deux cas, la Révolution serait écrasée. Plutôt que de combattre l’ennemi à l’extérieur, Robespierre préconise la lutte contre les forces intérieures hostiles à la cause révolutionnaire.

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La future Gironde est plutôt l’héritière de la ligne de Voltaire et des encyclopédistes, et c’est vers elle que se tourne Condorcet, le dernier des philosophes. D’où un féminisme plus évident qui s’accompagne de libéralisme et d’élitisme. Républicaine, la Gironde a la passion de la liberté pour laquelle elle est prête à mourir. Elle a aussi la volonté de libérer la femme de sa condition servile.

Du côté de la future Montagne, dominent plutôt un esprit rousseauiste, une conception volontariste de la politique et une sensibilité à l’égalitarisme social, qui a pour conséquence une vision de la femme marquée par le réalisme politique. Si celle-ci doit être compagne, épouse et nourricière avant d’être libre et pensante, c’est qu’elle est soupçonnée d’être restée sous l’influence des prêtres et de l’Ancien Régime. Aussi, pour la sortir de sa condition, il faut l’obliger à se fondre dans l’idéal de la Révolution. Bien entendu, tous les députés de la future Montagne ne sont pas antiféministes, de même que tous les députés de la future Gironde ne sont pas féministes. Les clivages sont souvent beaucoup plus subtils.

Il reste que l’antiféminisme de la Montagne sera exacerbé par la lutte contre la Gironde et notamment par l’attitude néfaste de Mme Roland, qui jouera en permanence le jeu de la division. À l’automne 1792, elle n’opposera que dédain à Danton quand il voudra défendre les Girondins contre l’ostracisme de Robespierre.

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Anne-Josèphe Terwagne ne se contente pas d’adhérer aux thèses de Brissot, elle s’engage aussi dans le combat du féminisme. Non pour réclamer l’égalité politique comme Etta Palm, Olympe de Gouges ou Condorcet, mais pour revendiquer le droit des femmes à porter les armes contre l’ennemi de l’extérieur. Avant Pauline Léon et Claire Lacombe, qui voudront lever des bataillons féminins contre l’ennemi de l’intérieur, elle est donc la première à soulever la question des légions d’amazones, c’est-à-dire à s’inscrire dans la deuxième phase de l’histoire du féminisme originel : un féminisme « guerrier » succédant à un féminisme politique.

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En même temps que se développe la lutte des clubs en faveur de l’égalité, le discours patriotique, d’inspiration rousseauiste, prend pour cible ce premier féminisme. La position la plus extrême est celle de Louis Prudhomme, fondateur du journal Les Révolutions de Paris.

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Il reproche aux « bourgeoises » d’avoir mal supporté, en juillet et octobre 1789, le spectacle des têtes coupées brandies sur des têtes de piques. À ces bourgeoises, il oppose les femmes du peuple, véritables citoyennes de la mère patrie : « Les autres [les bourgeoises] ont fui ce spectacle mâle et imposant [les têtes coupées] ; leur frêle organisation n’a pu le soutenir ; des évanouissements, des maux de nerfs, des délivrances avant terme indiquèrent dès lors quelle part ces femmelettes devaient prendre par la suite à cette grande crise politique. »

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Ainsi Prudhomme demande-t-il aux femmes d’être des meurtrières quand elles descendent dans la rue et des esclaves quand elles restent à la maison.

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À la fin du mois de mars, la Gironde est au gouvernement avec un ministère composé de Roland à l’Intérieur, Clavière aux Finances et Dumouriez aux Affaires étrangères. Le 25, un ultimatum est adressé à l’Autriche. Ce jour-là, Théroigne se rend place Royale à la Société fraternelle des Minimes pour prononcer un long discours en faveur des légions d’amazones. Bien qu’il réclame l’apprentissage des armes par les femmes, ce discours est différent par sa tonalité de la pétition du 6 mars. Il est belliciste, soutient la thèse de l’égalité des sexes, refuse l’idée de la femme au foyer et ne demande aucune « permission » à l’autorité masculine. (texte complet)

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À cette date, Théroigne de Méricourt est à l’apogée de sa gloire. Elle se livre à une propagande active dans le faubourg Saint-Antoine afin de recruter des citoyennes et de former ses bataillons. Mais, le 12 avril, survient un incident, qui marque le début de son déclin et qui est connu le lendemain au Club des Jacobins, quand le rapporteur de la séance évoque la démarche faite par une délégation de la Société des défenseurs des droits de l’homme pour dénoncer l’amazone, coupable d’avoir troublé l’ordre public: 

« La délégation accuse cette citoyenne d’avoir excité le trouble dans le faubourg Saint-Antoine en voulant réunir au club, trois fois par semaine, les femmes de ce quartier, et en les engageant à un repas ou banquet civique, entreprises à la suite desquelles, elle avait cru devoir employer, sans doute sans leur participation, les noms de MM. Robespierre, Collot d’Herbois et Santerre.»

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Sept jours avant la déclaration de guerre, Théroigne est donc rejetée par les faubourgs, ignorée par Robespierre, mal défendue par Santerre et passée sous silence par Collot d’Herbois. Elle court à la catastrophe...

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Deux catégories de femmes forment la population de la sans-culotterie parisienne durant l’année 1793. Les unes sont des militantes actives ou politisées, les autres appartiennent à la base où se mêlent des « mégères jacobines », des patriotes, des « flagellantes » et des « tricoteuses » ou furies de la guillotine. Claire Lacombe et Pauline Léon mènent le combat. Elles partagent à peu près les mêmes idées et sont liées au même homme, Leclerc, qui anime avec l’ancien prêtre Jacques Roux le mouvement des enragés. Claire Lacombe est d’abord sa maîtresse et Pauline Léon deviendra son épouse légitime. Toutes deux ont été, comme Théroigne, des partisanes du féminisme guerrier.

Mais, avec la crise des subsistances de ce début d'année (sucre, blé, chandelles ...), elles deviennent les organisatrices d’un féminisme populaire où se reproduit la division sociale des sexes. En effet, les militantes se veulent les gardiennes du foyer en symétrie avec leurs époux qui préservent le « dehors » du pays en combattant aux frontières. L’intervention massive de ces femmes dans les tribunes de la Convention, leur fureur antiparlementaire, leurs débordements en tout genre expliquent peut-être pourquoi les quelques Conventionnels favorables à l’égalitarisme politique renoncent bientôt à défendre leur position.

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Cependant, sous l’impulsion de Pauline Léon et de Claire Lacombe se crée le deuxième club exclusivement féminin de l’époque révolutionnaire. Il prend le nom de Club des citoyennes républicaines révolutionnaires et se réunit à la bibliothèque des Jacobins. Il se fixe pour objectif de déjouer les complots des ennemis de la République.

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Vers le moment où se fonde le club, Théroigne de Méricourt rédige, sans le dater, un « placard » qui sera son testament politique. Il s’agit d’un appel aux quarante-huit sections imprimé sur papier gris-bleu. Le voici dans son intégralité.

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Le 13 mai, les citoyennes républicaines réclament le droit d’occuper les tribunes réservées à la Gironde. Puis, elles tentent d’interdire l’accès des lieux aux spectateurs. Deux jours plus tard, le mercredi 15 mai, vers 10 heures du matin, Théroigne se présente comme d’habitude à l’entrée de la Convention. Peut-être engage-t-elle une discussion avec les habitués du café Hotot pour défendre les Girondins ? C’est alors qu’elle est prise à partie grossièrement, traitée de brissotine et accusée de modérantisme. Comme elle se défend et menace ses adversaires, elle est saisie par des mégères jacobines qui relèvent sa jupe et la fouettent à nu devant les portes de la Convention. L’arrivée intempestive de Marat, le dieu des citoyennes, interrompt bientôt cette triste scène de flagellation. Traversant la terrasse des Feuillants, il prend Théroigne sous son bras et l’éloigne de la fureur féminine.

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Après la chute de la Gironde et le geste meurtrier de Charlotte Corday, les citoyennes républicaines amplifient encore leur adoration de l’« Ami du peuple ». Le 16 juillet, jour de la pompe funèbre, elles recueillent le sang qui coule de la plaie putréfiée. Puis, elles promènent dans les rues, comme des trophées, les objets fétiches de l’acte criminel : la baignoire et la chemise ensanglantée. Le lendemain, selon un rite sexuel qui évoque les anciennes religions orientales, elles se convertissent en épouses post mortem du dieu embaumé, prêtant serment devant la Convention d’engendrer des milliers de fils à l’image de Marat.

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Au milieu d’une telle folie, il n’y a pas de place pour Anne-Josèphe. Malgré ses origines, elle n’a plus rien d’une femme du peuple. Elle a échoué dans sa mobilisation des faubourgs, et même quand elle s’est mêlée à la fureur populaire, elle est restée une solitaire, une « femme à part ». Elle a le culte des idées et non pas des idoles. Affublée de sa légende et de son nom de mascarade, elle ne peut ni s’intégrer à la foule féminine qui la rejette ni soutenir les idéaux des citoyennes républicaines qu’elle ne partage pas. [...] À partir de l'été 1793, elle disparaît de l'Histoire.

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L’élan de la sans-culotterie féminine, troisième étape de l’histoire du féminisme originel, prendra fin officiellement le 30 octobre 1793 avec l’interdiction des sociétés féminines.

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Au moment où s’engage la phase terminale de la lutte contre le féminisme populaire, trois femmes très différentes et qui n’appartiennent pas à la sans-culotterie sont guillotinées : Marie-Antoinette, Olympe de Gouges et Mme Roland. Or Le Moniteur du 19 novembre 1793 annonce la nouvelle par un discours antiféministe d’une rare violence, comme s’il voulait donner encore plus de poids à la décision de la Convention : « En peu de temps, le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple qui ne sera sans doute pas perdu pour elles ; car la justice, toujours impartiale, place sans cesse la leçon à côté de la sévérité. Marie-Antoinette, élevée dans une cour perfide et ambitieuse, apporta en France les vices de sa famille ; elle sacrifia son époux, ses enfants et le pays qui l’avait adoptée aux vues ambitieuses de la maison d’Autriche dont elle servait les projets, en disposant du sang, de l’argent du peuple et des secrets du gouvernement. Elle fut mauvaise mère, épouse débauchée et elle est morte chargée des imprécations de ceux dont elle avait voulu consommer la ruine. Son nom sera à jamais en horreur à la postérité. Olympe de Gouges, née avec une imagination exaltée, prit son délire pour une inspiration de la nature. Elle commença par déraisonner et finit par adopter le projet des perfides qui voulaient diviser la France ; elle voulut être homme d’État et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe. La femme Roland, bel esprit à grand projet, philosophe à petits billets, reine d’un moment, entourée d’écrivains mercenaires, à qui elle donnait des soupers, distribuait des faveurs, des places et de l’argent, fut un monstre sous tous les rapports [...] Elle était mère, mais elle avait sacrifié la nature en voulant s’élever au-dessus d’elle ; le désir d’être savante et cet oubli, toujours dangereux, finit par la faire périr sur l’échafaud. » Une débauchée, une délirante, un monstre : ces trois femmes sont moins condamnées pour leurs actions réelles que pour avoir « trahi » la prétendue nature qui les avait faites femmes, c’est-à-dire exclusivement épouses et mères. À ce jugement, Pierre Chaumette, adepte comme Prudhomme d’un anti-féminisme exalté, ajoute cette imprécation : « Rappelez-vous cette virago, cette femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première institua des assemblées de femmes, voulut politiquer [sic], abandonna les soins du ménage pour se mêler de la République et dont la tête a tomber [sic] sous le fer vengeur des lois. » Ironie de l’histoire, Chaumette périra sur l’échafaud entre deux femmes : la veuve Hébert et Lucile Desmoulins.

Elisabeth Roudinesco, Théroigne de Méricourt: Une femme mélancolique sous la Révolution. Préface d'Élisabeth Badinter. Albin Michel, 2010.

 

Au printemps 1794, le plus jeune frère d'Anne-Josèphe, qui s'est installé à Paris comme blanchisseur, demande sa mise sous tutelle affirmant qu'elle souffre de délire de la persécution. Vrai ou faux ? Impossible de l'affirmer. En pleine Terreur, nombreux sont ceux qui vivent dans la crainte d'être arrêtés et guillotinés sous n'importe quel prétexte. Une dénonciation d'un jaloux et une justice expéditive suffisait pour être envoyé à l'échafaud. C'était l'époque où cette révolution basculait dans la dicature, la crainte et la haine de l'autre, où plus rien n'avait de sens. Époque qui pourtant continue à être glorifiée par bon nombre de Français comme étant le début de leur glorieuse République, comme on peut par exemple l'entendre de la bouche de Corbière, qui est à l'Histoire ce que je suis moi à la lévitation transcendantale.

Mais il faut reconnaître qu'Anne-Josèphe était de plus en plus exaltée, surtout depuis son retour d'Autriche. Elle l'est quand elle prend part à l'assaut des Tuileries du 10 août 1792. Elle harangue les émeutiers, comme le fait aussi d'ailleurs la comédienne Claire Lacombe, au point de les confondre. Mais ceux qui en ont fait une icône féminine de la Révolution au XIXe siècle, Lamartine dans son Histoire des Girondins, Michelet dans son histoire de la Révolution, Jules de Goncourt, ou même Baudelaire dans ses poèmes, ont largement exagéré son offensivité. On a prétendu qu'elle avait assassiné le pamphlétaire royaliste Suleau ce jour-là. Malgré le énormités qu'il avait dit sur elle, elle le ne l'avait jamais vu. Elle ne savait pas à quoi il ressemblait. Il est certain aujourd'hui qu'elle n'a pas assassiné Suleau. Les médiocres aiment réinventer l'Histoire. Néanmoins, on voyait de plus en plus son humeur varier, passant de la passion à la mélancolie. Son frère l'a mise sous tutelle et l'a fait interner. Elle n'avait que 32 ans. C'était certainement en partie pour marquer son opposition à ses idées, et se protéger de l'arrestation, mais sans doute voyait-il aussi sa soeur décliner. On a dit que la "fessée républicaine" l'avait affectée jusqu'à la folie. Cet événement ignoble, totalement réactionnaire de la part de femmes jacobines, a sûrement joué un rôle. Mais il est probable que cette syphilis contractée une décénnie auparavant faisait progressivement son oeuvre et évoluait déjà vers la neurosyphilis.

En 1807, elle est internée à la Salpétrière. Elle n'en sortira plus, déclinant de plus en plus dans la déchéance physique. Elle y meurt en 1817, à 55 ans, après 23 ans passés à l'asile, pratiquement la moitié de sa vie.

 

Et voilà donc trois grandes révolutionnaires féministes, principalement Olympe de Gouges, complètement effacées dans l'apologie de Robespierre faite par Alexis Corbière. Très certainement parce que justement elles avaient été en désaccord avec les principaux Montagnards, Robespierre et Marat en tête. Un bon discours politique, on le sait, fait toujours abstraction des faits génants, trahit la réalité historique et noircit les opposants. C'est pourquoi j'aime l'Histoire, la vraie, celle qui analyse les faits avec objectivité. Corbière aurait ici mieux fait de ne pas préciser qu'il est historien. Il se couvre de ridicule. Mais continuons, car il y a encore beaucoup de mensonges à soulever dans sa diatribe contre les ennemis de Robespierre.

À 7 minutes 40 secondes, Corbière entame son morceau sur Secret d'Histoire (la seule émission d'Histoire du Service public dit-il). Il précise qu'elle est animée par Stéphane Bern, qu'il décrit comme sympathique au demeurant, mais qui ne cache pas qu'il est royaliste, dit-il. C'est possible. Il dit que c'est la quinzième saison de l'émission. En 2021, c'était exact. Il y a eu 145 épisodes, selon lui. Bon, on lui passera cette erreur de calcul. C'est véniel à côté du reste : au moment où il parle, il y en a eu 154. Non pas 4, mais 5 sur la Révolution française. Et sur 203 émissions au moment où j'écris ces lignes, il y en a au minimum 65 qui ne parlent pas d'une tête couronnée. Spartacus, Rodin et Camille Claudel, Molière, La Fontaine, Mata Hari, Joséphine Baker, Beethoven, Michel-Ange, Raphaël, Agatha Christie, Churchill, de Gaulle, Danton, Clémenceau, Mozart, Sarah Bernhardt, Picasso ... entre autres ! Ç a fait quand même un tiers des émissions. Et quand on retrace ne fut-ce que les 2000 ans d'histoire de notre ère, il faut bien reconnaitre qu'il y a eu beaucoup de tête couronnées. Donc 5 épisodes sur la Révolution française. L'épisode diu 14 juillet 2013 sur la Prise de la Bastille, il la passe sous silence. Charlotte Corday, la royaliste qui a tué un représentant du peuple "Vous vous rendez compte ?" (23 mars 2008), on va en reparler. "Danton, ... oui bon Danton" (14 juillet 2014), sur un ton signifiant que le choix n'était pas des plus judicieux. Ah ben oui, pas une sur Robespierre. "Les femme dans le révolution ... ça c'était plus intéressant" (12 juillet 2016). T'as raison Corbière. Oui, mais lesquelles ? Madame Tallien, Charlotte Corday, Madame Roland, Madame de Staël, et ... Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt. Là au moins, tu aurais pu les citer plutôt que ne citer que Charlotte Corday et celles qui ont fini par rentrer dans le rang.

Bon, revenons à Charlotte Corday. Le comble du comble est de jouer l'offusqué parce qu'elle a tué un "représentant du peuple". Un homme qui attisait la haine et incitait au massacre en septembre 1792, ne l'oublions pas. Et un gars au fond qui ajoute "Un journaliste !". Je me répète, Marat était un faux médecin et un médiocre physicien. Il était journaliste comme beaucoup d'autres parce que les réseaux sociaux n'avaient pas encore été inventés. Mais bref. Le point est que tout à ta rancoeur parce qu'elle a tué un représentant du peuple, comment, au même moment, ne penses-tu pas que Robespierre et sa clique ont fait exécuter des milliers de personnes. Dont tous les représentants du peuple qui lui tenaient tête. Les Hébertistes, les Modérés (Danton, Camille Desmoulins et son épouse, pour ne citer qu'eux) et ... 25 Brissotins, que j'appelerai "Girondins" pour éviter tout malentendu. Le 2 juin 1793, les Sans-Culottes encerclent la Convention avec leurs armes et canons. Vingt-et-un Girondins sont arretés. Quelques-uns parviennent à s'enfuir. Le 30 octobre, ils sont condamnés à mort par le Tribunal révolutionnaire et exécuté le lendemain, 31 octobre, y compris Charles Éléonor Dufriche-Valazé, qui s'était suicidé à l'annonce de la sentence, mais qu'on a guillotiné mort, pour respecter la procédure. Quatre autres le seront par la suite, lors de leur arrestation en province. Roland, Pétion, Louvet et Buzot se suicident pour échapper à l'arrestation. Tous ceux qui avaient caché des Girondins fugitifs, principalement en Gironde, sont guillotinés par familles entières.

Condorcet, le grand Condorcet, qui ne siège plus avec les Girondins, absent de la Convention le 2 juin, est d'abord épargné. Puis peu de temps après, il apprend qu'il va être arreté sous peu. On sait ce que signifie une arrestation pour un représentant du peuple : un jugement expéditif devant le Tribunal révolutionnaire et la mort. Condorcet s'enfuit et se cache pendant de longs mois. Le 25 mars 1794, il est démasqué et emprisonné à la maison d'arret de Bourg l'Égalité (le nom donné à Bourg-la-Reine sous la première république). Le lendemain, on le retrouve mort. Suicide ou assassinat ? Le doute subsiste. Il est enterré dans une fosse commune. On ne retrouvera jamais son corps. C'est un cénotaphe qui est entré au Panthéon en 1989 avec l'Abbé Grégoire et Monge.

En 1793, Charlotte Corday réside chez sa tante à Caen. D'une famille noble désargentée, elle épouse plutôt les idées républicaines, contrairement au reste de sa famille, et contrairement à ce qu'en dit Corbière. C'est à Caen qu'elle rencontre des Girondins en fuite qui lui raconte les événements de Paris. Depuis les masssacres de septembre 1792, elle a une haine profonde pour Marat, qu'elle juge, bien que la réalité soit plus complexe, responsable de la Terreur. La Terreur assassine le prêtre qui l'a baptisée, de nombreux pamphlets anti-jacobins circulent à Caen. C'est dans ce climat qu'elle décide de partir pour Paris avec la ferme intention de tuer Marat. Alors, Charlotte Corday, royaliste ou tout simplement anti-jacobine ? Je pense que dans l'esprit de Corbière, cela ne fait pas grande différence. Et l'assassinat d'un représentant du peuple. Oui, assurément. C'est criminel. Comme le furent les très nombreux crimes de Robespierre, Couthon, Saint-Just ou encore l'exécrable Amar et toute leur clique de fossoyeurs des idéaux révolutionnaires.

Une toute dernière. À 58 minutes 30 secondes, Corbière se moque de Bertrand Delanoë quand celui-ci dit que Robespierre a été la source d'inspiration des Khmers rouges. "Des Khmers rouges !" répète-t-il pour, une fois encore dénigrer un socialiste, comme la clique à Mélenchon le fait depuis 2017, en voulant ainsi faire place nette pour sa faction. Robespierre n'y est pour rien, ça oil est aisé de le reconaître puisqu'il a vécu 200 ans avant l'apparition des Khmers rouges. Mais Corbière, en bon historien, tu dois savoir que des Khmers rouges eux-mêmes qui ont fait leurs études à Paris, ont affirmé eux-mêmes qu'ils avaient tiré leur inspiration de Robespierre :

Suong Sikoeun est un ancien étudiant en géographie de l'université de la Sorbonne, devenu ensuite diplomate sous le régime khmer rouge. Dans un entretien publié dans Le Monde du 2 août 2014, il affirme que « Robespierre, c'est l'essence de l'idéologie khmère rouge ». Voici le paragraphe en question:

« En France, j'ai étudié la philosophie du siècle des Lumières et celle de la Révolution française. J'ai été fasciné par la personnalité de Robespierre. Pour moi, il incarnait l'intégrité, le courage, l'abnégation. Et Robespierre, c'est l'essence de l'idéologie khmère rouge ! Je me suis convaincu qu'il fallait se sacrifier pour le Parti, pour la révolution du peuple. Finalement, je me suis fourvoyé, j'ai été trompé par l'idéologie, mais, en tant que tel, non, je ne me suis pas trompé, j'étais sincère, je croyais aux idéaux qui ont mené à mon engagement politique. Je l'ai payé cher, sur le plan personnel.»

De nombreux Cambodgiens ont débarqué à Paris après la guerre, dont certains deviendrons de hauts dirigeants des Khmers rouges. Ceux-ci vont s'inspirer de la doctrine de Robespierre, et on peut retrouver cela à de nombreux endroits, notamment chez des historiens comme Henri Locard, ( « Les Cambodgiens sont très influencés par l’Histoire de la révolution française d’Albert Soboul. Leur plus grand héros reste Robespierre. Très vite, s’impose chez eux l’idée que le but de leur lutte est si noble qu’elle peut tolérer l’exécution d’êtres humains.»), mais tout en reconnaissant que leur idéologie de massacre de masse est davantage inspiré par la doctrine maoïste.

Donc Corbière, si c'est vrai, si c'est affirmé par d'anciens Khmers rouges eux-mêmes, pourquoi tu le nies ? Pourquoi, si cela t'embarasse, ne passes-tu pas simplement le fait sous silence ? Ceci dit, je reconnais que l'argument de Delanoë n'est pas des meilleurs. Mais il y en a tellement d'autres ! Bien sûr, Robespierre a été l'homme de beaucoup de grands principes pendant la première partie de la Révolution (avant les massacres de septembre), mais il a été un ignoble criminel par la suite. Et on ne salue pas la performance littéraire de « Voyage au bout de la nuit » quand il y a eu « Les carnets antisémites ».




Bien sûr Corbière, depuis que tu as tenu ce discours politique aux Amfis 2021, revoyant les faits historiques à ta manière, tu as toi-même été victime de la purge et de la guillotine politique de Mélenchon et de Bompard, avec Raquel Garrido, Danielle Simonnet, Hendrik Davi et Frédéric Mathieu. Clémentine Autain et François Ruffin, outrés, ont aussitôt quitté leurs bancs.

Mais quand je vois qu'aujourd'hui, il y a encore autant d'idiots qui suivent aveuglément Mélenchon, cet homme dénué de tout scrupule, qui bousille tout ce qui n'est pas dévoué au culte de sa personne, en espérant se retrouver au second tour de la future élection présidentielle face à ... Marine Lepen, je désespère de l'esprit d'humanisme de la gauche française. Elle n'a décidément toujours pas rallumé ses Lumières.

Les Mélenchonistes se revendiquent de Robespierre, un criminel de masse de son propre peuple. Et par ailleurs Mélenchon, comme Corbière, comme Coquerel et d'autres ont un passé trotskiste qu'ils sont loin de renier et dont ils assument encore l'héritage avec fierté, même s'ils ne préconisent plus la révolution permanente. Mais Trotski ? S'il était devenu le grand ennemi de Staline qui finira par le faire assassiner par ses sbires au Mexique, ne valait pas mieux que lui. Tous deux étaient d'horribles assassins de leur propre peuple. Et pour Trotski, en tant que chef de l'Armée rouge, je ne parle pas uniquement des morts parmi les opposants au bolchevisme. Je parle de ses propres troupes, faites d'un grand nombre d'ouvriers et de paysans inexpérimentés et indisciplinés, qu'il envoyait au combat d'une main de fer, exécutant par pelotons entiers ceux qui manquaient de courage, qui reculaient ou qui désertaient. Bref, lui aussi dirigeait par la Terreur. Et les militaires exécutés de l'Armée rouge furent bien plus nombreux que ceux de l'armée française de 14-18, exécutés pour désertion ou pour blessure volontaire, dont on a fait grand cas, notamment dans Les Sentiers de la Gloire de Stanley Kubrick ou Un Long Dimanche de Fiançailles de Jean-Pierre Jeunet.

À juste titre d'ailleurs. Il est clair que Robert Nivelle était une ordure. Mais Robespierre et Trotski l'étaient bien plus, dans ce qui n'étaient pas des guerres mais des révolutions sanglantes. On ne peut avoir que deux excuses pour encenser ces monstres : l'ignorance ou la fougue de la jeunesse.
Moi-même, quand j'étais étudiant, j'avais, comme beaucoup d'autres, le Guerrillero Heroico, affiché au mur de ma chambre. La photo d'Ernesto Guevarra prise par Alberto Korda en 1960. Il me faudra plusieurs années pour me rendre compte qu'il était l'exécuteur des basses oeuvres de Fidel Castro, torturant et exécutant à tour de bras dans la prison de La Cabaña dont il était le commandant. Un salaud de plus ...